Historique du Châtelet

Domaineduchatelet

Le domaine du Châtelet vers 1920.

05villachateletLa grande villa ressemble à un petit château (d’où son nom de «châtelet»). Construite vers 1900, elle fut intégrée dans le complexe thermal qui prit son nom.

Embouteillagechatelet

La Salle d’embouteillage de la Source du Châtelet.

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Affichette publicitaire.

PetitebuvettechateletLe kiosque rustique (buvette du parc) à l’arrière de la grande villa.

 

Naissance de la Société du Châtelet

Vers 1905, deux hommes d’affaires lyonnais, le notaire Alphonse Lavirotte et son frère Émile, précédemment constructeur d'automobiles à Lyon (Société Audibert & Lavirotte) et alors directeur commercial chez Berliet (qui a racheté cette société en 1902), possèdent des actions dans une société d'eaux minérales, la Source Première, à Évian-les-Bains. Ils envisagent la création d'un autre complexe thermal, toujours à Évian, la Société des Sources d'Eaux Minérales du Châtelet, dans un grand parc dominant le lac Léman.

L'originalité de ce futur ensemble est la proximité des lieux de traitement et de repos. Sur proposition de ses deux frères, Jules Lavirotte est choisi comme architecte en 1907. Le projet est important : sur un terrain en pente de plus de 15 000 m2, avec un linéaire de plus de 100 m le long d'une route très passante qui longe le lac, doit s'élever au 29 quai Paul-Léger un premier bâtiment neuf, la « buvette ».

Celle-ci doit intégrer une petite villa sans caractéristique particulière si ce n'est qu'elle est de construction récente et coquettement distribuée. Un patio imaginé par l'architecte résoudra la jonction entre la construction neuve et la partie existante. La buvette comprendra tous les aménagements nécessaires pour recevoir les curistes, ainsi que les services commerciaux et les bureaux. Elle sera complétée plus tard, pour des raisons financières, par un vaste hôtel dominant la partie supérieure du terrain. Les clients seront provisoirement hébergés dans deux villas existantes, dont l'une « importante, à l'aspect de petit château, a donné son nom à l'établissement ». Jules Lavirotte achète quelques actions de la société pour pouvoir assister aux assemblées générales.

La buvette, de style Art nouveau tardif, se développe sur trois niveaux. (Celle-ci ayant été détruite au début des années 1960, son agencement est connu grâce à un article de La Construction moderne de novembre 1911.)

Le rez-de-chaussée abrite la partie commerciale d'embouteillage, incluant un quai de déchargement couvert et les services. L'étage comprend, côté lac, une grande galerie promenoir à colonnes accouplées, flanquée d'une salle de lecture et d'un grand salon ; et côté sud, opposé au lac donc, « une buvette luxueusement aménagée » reliée à une « salle de lunch ». « Le tout est couvert par des terrasses en ciment armé » auxquelles « on accède par un escalier abrité dans un gracieux campanile à l'ouest de la façade. À l'est et à l'angle opposé un autre campanile, à la fine silhouette, s'élance jusqu'à 16 mètres ». Ces deux clochers permettent de signaler de loin l'établissement, selon un procédé architectural assez répandu dans la composition d'un édifice public.

Côté amont, la petite villa s'imbrique dans la façade qui comprend, comme le long du quai, une galerie à colonnes simples, ouverte sur le parc en pente. C'est là qu'émerge la source, dans un bassin situé entre deux colonnes, orné de mosaïques aux motifs de fleurs des Alpes. L'espace est luxueux : un grand vitrail au fond de la galerie sud représente un paysage de montagnes où s'écoulent des torrents et une source ; aux murs, des fresques à l'antique représentent des fontaines et des guirlandes ; et au plafond, des lustres à branches dorées sont ornés de feuilles à trois tons et de grappes en verre de Murano ; des mosaïques enfin recouvrent le sol.

Dans le parc, un ruisseau serpente entre des rocailles et traverse un kiosque rustique (voir ill. ci-contre) où parvient également l'eau d'une seconde source, à l'arrière du « châtelet ».

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Le bâtiment des communs, destiné à loger le personnel de l’établissement.

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Une des boutiques parisiennes de la Source Evian-Châtelet, 36 boulevard des Italiens.

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1938 : L’établissement thermal a déjà été en partie démoli pour permettre l’accès des automobiles à l’hôtel du Parc (ex-hôtel du Châtelet).

 

Heurs et malheurs

La buvette est inaugurée en 1910. Jules Lavirotte construit en outre le bâtiment des communs, « gracieux et pittoresque », qui contient le « logement du gardien-jardinier, une buanderie, des séchoirs et une douzaine de chambres destinées au personnel ». L'architecte, pour mener à bien ce programme complexe, s'est entouré d'entreprises locales (pour les lots de maçonnerie, menuiserie, charpente, peinture, canalisations, etc.) mais aussi de corps de métier parisiens, souvent les mêmes que ceux de sa construction de l'avenue de Messine, en particulier pour les finitions (vitraux, fresques, miroiterie, éclairage, chaudronnerie) ; on retrouve ainsi l’entreprise Binet pour les staffs et modèles de sculptures, ce qui a fatalement alourdi la note finale.

En parallèle, l'administrateur de la Société des Sources du Châtelet et associé d'Émile Lavirotte, M. Arthur Serasset, lui confie les « pleins pouvoirs » afin de trouver puis d'aménager des boutiques à Paris pour commercialiser les bouteilles d'eau minérale. Lavirotte en réalisera au moins deux, au 36 boulevard des Italiens (voir illustration) et au 56 boulevard de Bercy. Les finitions semblent soignées car certains prestataires sont les mêmes que ceux qui interviennent à l'hôtel particulier de M. Noël. Enfin, il réalise en 1909 à Évian, 4 avenue du Port, l'Office des baigneurs ; c'est un local modeste pour une agence immobilière qui est aussi propriétaire du journal Évian Mondain.

Quatre ans plus tard, le complément de commande pour la construction du grand hôtel en haut du parc est difficile à obtenir car l'assemblée des actionnaires reproche à Lavirotte le manque de suivi pour le premier établissement et le dépassement budgétaire. Elle exige la présence sur place d'un architecte adjoint : ce sera Étienne Curny, actif à Lyon et dans sa région. Les grandes lignes du projet établi dès 1907 sont plus classiques que la buvette quoiqu'on note avec intérêt la grande terrasse avec vue sur le lac, l'audacieuse marquise de l'entrée côté sud et les frises florales qui ceignent le bâtiment sous l'attique ; mais à la demande des commanditaires, les plans sont fortement modifiés pour abaisser les coûts et augmenter le nombre de chambres. La façade nord en particulier, avec ses balcons, ses deux avant-corps et son comble habité dissymétrique en ardoises n'a pas grand-chose à voir avec l'esquisse initiale. Lavirotte finalement n'intervient plus.

L'ancien hôtel du Châtelet, qui troque son nom pour l'hôtel du Parc en 1926, a abrité les délégations française et algérienne lors de la signature des accords d'Évian pour le cessez-le-feu en Algérie en mars 1962. Peu de temps avant, l'établissement thermal est démembré ; la buvette est démolie mais, curieusement, certains de ses composants sont conservés sur place, et colonnes, bassin et autres jardinières, à la mode néoromantique, sont mis en scène dans le parc. La buvette, certainement désaffectée depuis le scandale de 1925*, est victime du développement de la voiture : l'élégant bâtiment le long du quai est éventré pour créer une voie carrossable tandis que son rez-de-chaussée est conservé de part et d'autre et intégré à d'autres bâtiments ! Le « châtelet » préexistant qui la jouxtait a été rénové mais la plus petite des deux villas de repos a dû céder la place à un immeuble moderne. Le bâtiment des communs est devenu une copropriété de six logements et l'hôtel enfin a été reconverti en appartements de standing en 1977.

Texte de Yves Lavirotte et Olivier Barancy. Extrait de l’ouvrage Jules Lavirotte, l’audace d’un architecte de l’Art nouveau.

JuleslavirotteJules Lavirotte (1964-1929)

BuvettechateletL'établissement thermal (ou grande Buvette), conçu par Jules Lavirotte et aujourd'hui disparu.

Jules Lavirotte, un maître de l'architecture Art nouveau à Évian

Né à Lyon, Jules Lavirotte (1864-1929) commence ses études à l'École des Beaux-Arts de cette même ville et les poursuit à l'École des Beaux-Arts de Paris, dans l'atelier de Paul Blondel. Il est reconnu, avec Hector Guimard, comme l’un des maîtres de l'architecture Art nouveau, dans un style très imaginatif et singulier. Il a orné ses immeubles de symboles exubérants, parfois érotiques.

En collaboration avec le céramiste Alexandre Bigot, il a recouvert certaines de ses façades de panneaux de grès flammé, comme en témoignent, à Paris, l'immeuble situé au 29 de l'avenue Rapp et le Céramic Hôtel au 34 de l'avenue de Wagram. Il développe cette manière jusqu'en 1906, époque où son style s'assagit avec l'hôtel particulier du 23 avenue de Messine. Les principaux édifices de sa période Art nouveau se situent tous dans ce même quartier parisien, ce qui permet d'observer facilement l'évolution de son style. Il a fait appel à la collaboration de nombreux sculpteurs comme Théobald-Joseph Sporrer, Firmin Michelet, Alfred Jean Halou, Jean-Baptiste Larrivé et Léon Binet.

À Évian, il réalisa les plans de l’établissement thermal et de l’hôtel du Châtelet (aujourd’hui résidence du Parc).


 

* En 1925, la Société du Châtelet est attaquée en justice par la Société des eaux minérales d'Evian (Source Cachat) qui l'accuse d'embouteiller des eaux impures. « La Presse à scandales, qui s'empare de l'affaire, lui donne une ampleur nationale. Sa virulence est telle qu'elle jette le discrédit sur toutes les Sociétés évianaises et par-delà, sur l'industrie française des eaux minérales dans son ensemble. Un procès retentissant […] aboutit à la condamnation des dirigeants du Châtelet, qui se voient retirer l'autorisation d'exploiter cette source en septembre 1926. » (Françoise Breuillaud-Sottas, Evian, aux sources d'une réussite (1790-1914), p. 149).